" Arcanda, le corps vivant " à la Galerie des Photographes

« ARCANDA, LE CORPS VIVANT » par Bertrand Limbour.

Valentine Vermeil n’a pas à proprement parlé de discours sur la photographie, sur ses photographies. Ses sujets sont simples, immédiats. Elles sont dénuées d’effet. Pour la photographe, l’expérience prime. Une expérience qui se charge au fil du reportage, de la série, d’une ambiance, de valeurs symboliques, de références qu’elle puise dans l’histoire de l’art. Son mode de prise de vue en dit long : équipée d’un appareil moyen format chargé d’un film couleur, elle va à la rencontre de son sujet, fait sa connaissance, le suit en se faisant oublier. Accompagnant l’action, s’appropriant les gestes, elle escorte son sujet, à la fois étudié et libre, pour faire corps avec… jusqu’à la scène, les scènes où elle va mettre en jeu son intuition, la spontanéité, et la part qui revient au hasard. Valentine Vermeil ne s’accorde que trois, quatre clichés pour chaque photo. Pourquoi en faire davantage ? Elle sait que trop de choix tue l’image. La facilité de l’abondance des vues ne donne pas à l’auteur le don de s’inscrire par la lumière sur le négatif. Et c’est bien ce négatif qu’elle cherche, qu’elle examine après quelques jours - le temps du développement, le temps du recul - sur une planche contact pour y découvrir la photographie, les photographies qu’elle partagera avec autrui. 

La série « Arcanda, le corps vivant » a trouvé naissance au cours d’une résidence d’artiste à LaMétive dans le département de la Creuse en 2008. L’auteure a fait face au monde rural, et ceux qui le font vivre. Dans cette série, « Qui es-tu ? » n’est pas la question, mais « Que fais-tu ? » est un début de réponse.  

« Arcanda » est un dérivé du verbe arcander qui signifie « faire un travail de manœuvre, pénible et peu gratifiant » (verbe originaire du centre de la France). En allant à la rencontre de ces gens qui font ce territoire, elle a pensé aux peintres naturalistes du XIXe siècle, elle est aussi allée à la rencontre de sa photographie où chaque geste du corps est chorégraphique. Une femme, un homme avec ses outils, la matière qui détermine sa tâche. Le centre de gravité d’un corps humain n’est pas un, il est multiple, il s’adapte à l’action, à la charge, il s’arcande, prend position, il se théâtralise telle une marionnette dans le cristal du sel, en suspension photographique sous l’œil de Valentine Vermeil. Mais ses photographies ne sont pas fixes, elles sont amples. Si l’on ne peut imaginer le début de l’action et des gestes, le mouvement, lui, est présent s’inscrivant dans une continuité, une suite que seule la technique photographique révèle par sa capacité à fixer. Les photos sont dès lors un objet contradictoire et homogène. Homogène parce qu’en elles, se joue et se noue un dialogue entre le fixe et le mouvement. Contradictoire parce qu’à leur vue, un double désir s’exprime : désir de contemplation et désir de libération. Je me suis toujours demandé la chose suivante : lorsque l’on se livre à la contemplation n’est-ce pas l’objet contemplé qui finit par nous regarder ? En suivant cette hypothèse - impossible car c’est l’individu qui engendre son désir d’image - ces photographies nous regardent afin de nous délivrer les mouvements secrets du travail comme on opère un fixage pour une épreuve photographique. En fin de libération, la posture corporelle des sujets nous donne envie de les délivrer de cet arcanda. Bertrand Limbour, avec le concours de Laurent Bruel.